
Felden… quoi ?
Un nom difficile à prononcer et à retenir la première fois. Mais ce nom a une histoire, celle d'un homme peu ordinaire qui a passé sa vie à explorer, questionner et développer cette méthode de pédagogie du mouvement.
Du jiu-jitsu au judo
Moshé Feldenkrais naît en Ukraine en 1904. À l'âge de quatorze ans, il quitte seul son pays et rejoint la Palestine, où il restera une dizaine d'années. Il y travaille, étudie et pratique beaucoup de sport.
Membre d'un groupe d'autodéfense, il étudie le jiu-jitsu et développe ses propres techniques, qu'il rassemble dans un livre publié en 1931. Cette première expérience est déjà révélatrice de sa manière de penser : observer, expérimenter, comprendre les principes du mouvement et chercher comment obtenir davantage d'efficacité à partir d'un minimum de force.
C'est notamment ce livre qui le met en relation avec Jigoro Kano, le fondateur du judo, qui lui demande d'introduire et de développer le judo en France. Il faudra quelques années à Feldenkrais pour s'y former sérieusement : en 1936, il obtient sa ceinture noire et fonde le Jiu-Jitsu Club de France, qui deviendra le Judo Club de France. Il écrit plusieurs ouvrages consacrés aux arts martiaux et devient l'une des premières ceintures noires de judo en Europe.
Le scientifique
Parallèlement aux arts martiaux se construit une autre dimension de son parcours. À partir de 1930, il poursuit ses études à Paris, à l'École Spéciale des Travaux Publics puis à la Sorbonne, où il se forme aux sciences physiques, à la mécanique et à l'électricité. Il travaille notamment auprès de Frédéric Joliot-Curie et d'Irène Curie, puis de Paul Langevin, et obtient un doctorat en sciences physiques.
Sa formation scientifique va profondément influencer sa manière de regarder le corps, qu'il envisage comme une réalité physique en interaction permanente avec la gravité : des poids et des masses qui s'organisent dans l'espace, des forces qui se transmettent, des équilibres qui se construisent et se transforment.
Une blessure qui change tout
Une blessure au genou va donner une nouvelle direction à tout son parcours. Blessé lors d'un match de football dans sa jeunesse, Feldenkrais voit son genou se dégrader progressivement. Lorsque les médecins lui proposent une opération qui pourrait tout autant le soulager que l'handicaper davantage, il décide d'explorer d'autres possibilités. Il commence alors à observer minutieusement sa manière de bouger, à écouter ses sensations et à expérimenter différentes façons de s'organiser.
Cette exploration personnelle va l'amener beaucoup plus loin qu'il ne l'imaginait. Il s'intéresse à la neurophysiologie, à la psychologie, à la mécanique, à l'anatomie et aux processus d'apprentissage. Il observe également avec beaucoup d'attention la manière dont les jeunes enfants apprennent à se mouvoir. Peu à peu, une idée essentielle se dessine : le mouvement n'est pas seulement l'expression d'un corps mécanique. Il est intimement lié au système nerveux, à notre perception et à notre capacité d'apprendre.
La naissance d'une méthode
Les différentes expériences de sa vie se rejoignent alors : la curiosité et la rigueur du scientifique, l'expérience du pratiquant d'arts martiaux, l'exploration de son propre corps et son intérêt pour les processus d'apprentissage.
Moshé Feldenkrais consacrera les dernières décennies de sa vie à développer et transmettre cette approche, qu'il enseignera en Europe, aux États-Unis, en Israël et dans plusieurs autres pays. Parmi ceux qui viendront travailler avec lui figurent des personnalités aussi diverses que Yehudi Menuhin, Narciso Yepes, Peter Brook, Igor Markevitch, J.F. Kennedy, Ariane Mnouchkine, David Ben Gourion ou encore Leonard Bernstein.
Il meurt à Tel-Aviv en 1984, laissant derrière lui des livres, des conférences, des enregistrements et des films, mais surtout des élèves et des praticiens qui continuent à transmettre son enseignement dans le monde entier.
Et entre-temps, Moshé Feldenkrais a retrouvé un genou tout à fait fonctionnel.